L’homme vit coupé de la nature, et tous les deux en souffrent. Soigner la planète pour se soigner soi (et vice versa), tel est l’objectif de l’écopsychologie, une nouvelle approche en plein essor outre-Atlantique et qui arrive en France.

Une définition de l’écopsychologie

La solution à la crise écologique se trouverait-elle autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nous ? Un lien vital, pas seulement physique mais aussi psychique, nous relie à la nature. Mais comment renouer ce lien, mis à mal par la vie moderne ? Telles sont les questions que tente de résoudre l’écopsychologie, un courant de pensée en plein essor outre-Atlantique, regroupant scientifiques, médecins, psychologues, sociologues et philosophes. Fondée en 1992 par l’historien et romancier américain Theodore Roszak, professeur à l’université de Californie, cette approche thérapeutique s’inspire de la pensée systémique de Gregory Bateson, auteur en 1977 de Vers une écologie de l’esprit (Seuil, Points essais, 1995). « Ce mouvement se situe dans la logique de l’évolution de la psychologie, estime Jean-Pierre Le Danff, juriste de l’environnement également diplômé en gestalt-thérapie. Après s’être concentrée sur l’individu et sur son inconscient avec la psychanalyse, puis sur ses relations affectives et sociales avec les thérapies systémiques, la psychologie élargit encore le champ pour s’intéresser à la relation avec l’environnement. »

L’ambition ? « Considérer les besoins de la planète et ceux de la personne humaine comme un tout, et contribuer à nous reconnecter à la vérité de notre communion avec le reste de la création », écrivait Theodore Roszak dans The Voice of the earth (Phanes press, 2002, en anglais). Vaste programme. L’écopsychologie le déroule en plusieurs étapes : identifier les processus qui nous conduisent à nous éloigner de la nature, en mesurer les bienfaits, inviter chacun à évaluer son rapport avec elle et transformer les effets psychologiques de sa dégradation en désir d’action…

Comprendre ce qui nous a éloignés de la nature

Pour l’écopsychologie, si nous détruisons la nature, c’est que longtemps nous en avons eu très peur – une peur encore présente, comme l’a écrit François Terrasson, maître de recherche au Muséum national d’histoire naturelle. Résultat, selon les « écopsys » : autrefois dépendants comme des enfants d’une Terre mère toute-puissante et divinisée, nous avons cherché (comme des adolescents) à sortir de cette dépendance par la contre-dépendance, l’opposition, la maîrise… La technique nous a rendus tout-puissants à notre tour – indépendants croyions-nous alors. Nous vivons désormais en majorité en ville, isolés de la nature. Or cet isolement a de nombreuses conséquences néfastes, montrent Rachel et Stephen Kaplan, professeurs à l’université du Michigan, aux Etats-Unis, et auteurs de The experience of nature (Cambridge University Press, 1989, en anglais).

Selon eux, la ville, par ses nombreuses stimulations sensorielles, sollicite notre système nerveux de façon trop intensive. Vitrines, enseignes, spectacle de la rue et circulation nous invitent sans cesse à diriger notre attention vers de nouveaux objets, déclenchant une multitude de discours intérieurs disparates. Cette activation permanente provoque une fatigue mentale qui rend impulsif, distrait et irritable. Pour les Kaplan, le contact avec une nature aujourd’hui domestiquée semble le meilleur moyen d’y remédier. « Offrant un environnement à fort pouvoir de fascination, elle favorise une attention sans effort, apaisée », expliquent-ils. Dans cet état, focalisation sur soi-même et disponibilité envers l’extérieur s’équilibrent, le cerveau « récupère ». A en juger par le succès du tourisme vert, du jardinage ou des résidences secondaires, nous sommes de plus en plus nombreux à nous en rendre compte, rêvant d’un coin de verdure, de randonnées, de lieux sauvages…

La nature nous fait du bien au moral, des recherches le confirment. Elle nous apaise et calme le stress à l’origine d’une large part de nos pathologies. Les pouvoirs curateurs du jardinage, à la fois proche de la gymnastique et de la méditation, sont ainsi vantés aujourd’hui par les défenseurs de la médecine « corps-esprit », ou la psycho-neuro-immunologie.

De l’indifférence au respect

Mais comment faire pour en profiter quand on n’a pas de jardin ? Les méthodes proposées par l’écopsychologie sont diverses, leurs différences sont encore floues – preuve d’une pensée en pleine gestation ! L’écothérapie, pratiquée depuis longtemps sans porter ce nom, consiste à immerger dans un lieu sauvage (désert, montagne…) des personnes coupées d’elles-mêmes, en quête de sens ou en difficulté relationnelle (des adolescents, des jeunes de banlieue, etc.). L’expérience engendre évidemment de fortes émotions, mais le but principal reste de rétablir le contact avec la réalité. Rien de tel que quelques jours au grand air dans des conditions spartiates pour reconnaître la valeur des choses essentielles (l’eau, le bois…), les conséquences d’un acte ou l’importance d’autrui !

La nature sert ici d’outil thérapeutique – il en naît souvent un bouleversement du rapport avec elle, qui passe de l’indifférence au respect. L’écopsychologie voit plus loin : faire de ce respect un sentiment intime de participation, par un travail à la fois mental, émotionnel et corporel. L’immersion au grand air est bien sûr au programme, mais pas seulement. « Il ne s’agit pas d’accomplir un exploit sportif, mais de faire s’exprimer le corps vivant, éprouvant, ressentant », explique la psychanalyste Marie Romanens, l’une des rares écopsychologues françaises, qui organise des stages centrés sur cette problématique.

« Se réconcilier avec la nature est facile : elle est en nous ! », renchérit Claire Carré, autre pionnière en France, qui anime des ateliers d’« écologie profonde » inspirés des travaux de la philosophe américaine Joanna Macy, auteure avec Molly Young Brown d’Ecopsychologie, pratique et rituels pour la terre (Le souffle d’or, 2008). « Pour ressentir la nature et communiquer avec elle, il suffit d’en avoir l’intention et d’accepter de “faire comme si”. Sortir seul au grand air, respirer consciemment, s’ouvrir aux sensations : “Qu’est-ce que je sens, vois, entends, ressens dans mes pieds, mes jambes, mon corps ?” Et sans partir dans des pensées, revenir toujours à cette ouverture réceptive. » Surgit alors un sentiment de gratitude envers la Terre et ses bienfaits.

 

Dire sa souffrance pour l’apaiser

Cette reconnexion intime avec la Terre conduit inévitablement aà ressentir de la souffrance face aux dégâts que nous lui infligeons. Les stages d’écopsychologie invitent à exprimer ces émotions – souvent refoulées par nos sociétés. Tristesse, colère, honte, sentiment de vide ou d’impuissance, peur de l’avenir… en atelier, tout est abordé, au sein de groupes où le maximum est fait pour augmenter la synergie et le sentiment de sécurité.

L’exercice du « mandala de vérité », par exemple, invite chacun à témoigner de ses sentiments, en se servant d’un objet les symbolisant : la pierre pour la peur, le bâton pour la colère, les feuilles mortes pour le deuil… « Le rôle de l’animateur est de déclencher ensuite un renversement, explique Claire Carré, en montrant qu’il faut du courage pour exprimer sa peur, que la colère est une passion de justice, le vide une possibilité de renouveau, le deuil une preuve d’amour. Cette prise de conscience des qualités cachées de nos émotions douloureuses aide à les transformer en volonté de mobilisation. » « Exprimer mes émotions m’a permis de comprendre qu’il n’y a pas une vie en moi et une autre dans l’environnement mais une seule vie, dit Patrick, 50 ans, stagiaire. Quand l’homme souffre, la nature souffre, et vice versa. »

Un rappport différent à la nature

L’écopsychologie dessine ainsi un parcours en spirale qui mène de l’expérience de la gratitude envers la nature à la reconnaissance de la souffrance provoquée par sa dégradation, et s’achève avec un changement de rapport avec elle : le sentiment de coupure fait place à celui de l’interdépendance. Et voilà le mot-cleé de l’écopsychologie ! A chacun sa manière de ressentir cette interdépendance, et cette nouvelle discipline n’est pas avare en exercices pratiques. Certains feront sourire (toucher de l’herbe, puis ses cheveux, et les comparer), d’autres feront réfléchir (écouter un texte contant l’évolution de la main depuis la nageoire primitive), d’autres encore surprendront (poser ses mains sur les côtes d’un partenaire et découvrir que les respirations se synchronisent peu à peu). « C’est dans ces va-et-vient entre moi et non-moi que se situe le secret de l’interdépendance », estime Claire Carré.

« La ressentir est possible même en ville, soutient Marie Romanens, il suffit de regarder un arbre et de respirer en pensant que, sans lui, l’oxygène manquerait ! La conscience de ce lien change notre rapport au monde et donne envie d’agir dans le respect de la planète, sans se forcer. Prendre soin de la Terre prend alors tout son sens : c’est une part de nous-mêmes que nous soignons. »La ville Les stages d’écopsychologie font surgir en nous un sentiment de gratitude envers la Terre et ses bienfaits.

Par : Sylvain Michelet

error: Content is protected !!