Nous sommes ce que nous consommons. Sur le plan matériel comme sur le plan spirituel. Certaines nourritures nous alourdissent et nous endorment, entamant chaque jour un peu plus notre vitalité et notre intégrité, tandis que d’autres nous éveillent, nous font grandir et nous rapprochent de notre vérité intérieure.

L’alliance avec la nature

Sentir la terre sous nos pieds, l’eau couler dans nos mains, le vent sur notre visage… Non pas pour nous mettre simplement au vert, comme nous ferions une pause avant de retourner “aux choses sérieuses”, mais pour retisser un lien avec ce que le sociologue Edgar Morin appelle la “Terre-Patrie”. Notre corps comme notre esprit, dépendent d’elle, mais tant que cette réalité reste abstraite, nous vivons dans un état de séparation. Aussi bien des autres que de la planète. Pour se relier de manière juste, le botaniste-écologiste Jean-Maris Pelt nous invite à “contacter une nouvelle alliance avec la nature et à construire un équilibre entre tous les êtres vivants”. Une démarche que l’on retrouve dans la mouvance de l‘éco-psychologie. Les humains qui composent les sociétés racines se voient comme les cellules d’un grand corps vivant. La santé de ce dernier dépend donc de chacun d’entre eux, et réciproquement, leur propre santé. Comme l’homéostasie en médecine qui, grâce à la respiration, la sudation, les sécrétions, etc., préserve notre milieu intérieur en équilibre, il existe une harmonie du « grand corps monde ». Sa sauvegarde passe par une qualité de l’échange, de la relation, qui maintient en équilibre les systèmes et leurs différents niveaux (cellules, organes, corps, groupes, milieux). Dans ce « grand corps » comme dans le nôtre, chaque élément a une place, un rôle, une fonction : le rôle des humains est de maintenir consciemment cette harmonie, en perpétuant celle des « sociétés/organes », des « humains/cellules », etc. Les peuples racines le soulignent tous : nous avons perdu la conscience de ce rôle crucial. Or l’humain n’a pas vocation à être un « consommateur du monde », mais son gardien. C’est pour cela que le « grand corps plus qu’humain » envoie des signaux en permanence – et depuis toujours – pour permettre un rééquilibrage, tout comme notre système immunitaire envoie ses globules blancs pour attaquer les intrus et restaurer l’intégrité du corps. Mais nous ne savons plus lire ces signaux, bien qu’ils soient de plus en plus visibles.

L’expérience du flux

 Gretel Ehrlich, brisée par un deuil, s’est installée dans le Wyoming pour noyer son chagrin dans la solitude. Au cœur des épreuves physiques et psychiques extrêmes, elle va connaître un sentiment bouleversant, qu’elle n’avait fait qu’effleurer, celui de faire partie d’un tout et d’être intrinsèquement une et indivisible. Cet agrandissement intérieur de l’être, cette sensation d’être à la fois unique et relié, cette sérénité teintée d’euphorie qui signe – au moins momentanément – l’arrêt de mort de toutes nos peurs, est une expérience de transcendance que nous avons tous connue au moins une fois dans notre vie. Dans les bras de l’être aimé, en partageant une joie collective, en nous laissant emporter par la musique, en nous donnant tout entier à une cause, à un projet, à un art… Le pionnier de la psychologie positive Mihaly Csikszentmihalyi appelle cette expansion de l’être, cette plénitude qui envahit le corps, le cœur et l’esprit, the flow, “le flux”. Comme une vague qui nous emporterait loin des rivages de la peur, de l’ennui, et de tout ce qui nous contraint et nous appauvrit. 

Le juste souci de soi

Le culte de l’individualisme de ces dernières décennies nous a fait occulter une réalité que la crise qui secoue le monde aujourd’hui nous fait redécouvrir avec force : le souci de soi ne peut pas être une fin ultime. Nos joies les plus profondes et les plus durables ne sont-elles pas celles qui sont partagées ? Le plaisir de donner, la fierté de se sentir utile ne dépassent-ils pas les succès solitaires ? Le philosophe Martin Buber définit les conditions du juste souci de soi : “Commencer par soi, mais non finir par soi; se prendre pour point de départ mais non pour but; se connaître, mais non se préoccuper de soi.” Il nous rappelle également que la doctrine hassidique enseigne que l’on atteint la sagesse spirituelle non pas en se coupant du monde, mais au contraire en s’en imprégnant. C’est-à-dire en prenant sa place d’humain parmi ses frères.

« Choisis bien tes mots, car ils créent le monde qui t’entoure »

Une autre vision est commune à de nombreuses traditions : notre pensée, nos mots créent la réalité. Ces peuples fonctionnent en collectif, et la question de la responsabilité que chacun a de sa pensée et de sa parole est cruciale. Pour les Kagabas, la façon dont nous orientons notre pensée fait émerger la réalité. Elle n’a pas vocation à émettre des opinions ou des jugements, mais à se mettre au service du soin au vivant, et à chercher des voies d’harmonie avec le monde, sinon elle crée le chaos. À la lumière de cette vision, nous pouvons nous demander si la façon qu’a notre culture de se penser hors du vivant n’est pas en train de nous en exclure.

Les Navajos disent : « Choisis bien tes mots, car ils créent le monde qui t’entoure. » Les Maasaï, eux, considèrent la médisance comme un poison. Car les mots n’ont pas vocation à répandre des « énergies noires », ni à « faire déborder son chaos intérieur sur l’extérieur », mais à rétablir les équilibres.

Toutes ces visions englobent une dimension visible du monde et une dimension invisible. De cette dernière émerge la première. Et cette dimension invisible commence en nous, au cœur de nos pensées, de nos émotions, qui sont à harmoniser. Elle correspond à ce que les soignants de ces traditions appellent « énergie », qui relie tout – elle rejoint la vision du qi chinois, le « souffle vital » (le ni chez les Lakotas…). Maintenir la qualité de cette énergie par la pensée et des relations harmonieuses est le premier pas vers l’harmonie du « grand corps ».

sources : 

Nature et Spiritualité de Jean-Marie Pelt

Les Récits hassidiques de Martin Buber .

 

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